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22/05/2015 - l'Opinion
Comment l’Imprimerie nationale a mené sa transformation numérique
Didier Trutt : « Nous battre sur des marchés concurrentiels nous oblige à être à la pointe technologiquement, à rester compétitifs sur nos coûts, pour le bénéfice du contribuable »

Publié le jeudi 21 mai à 18h28 Par Olivier Auguste, Journaliste


Presque 500 ans ! C’est une vieille maison qui dévoile ses résultats financiers 2014, en avant-première dans l’Opinion. L’Imprimerie nationale est la descendante de l’« imprimeur du roi pour le grec, le latin et l’hébreu », un privilège accordé par François 1er en 1538. Devenue au fil des régimes Imprimerie de la République, puis impériale, puis – depuis 1871 – nationale, c’est au tournant du XXIe siècle qu’elle a été le plus chamboulée, avec la révolution digitale.

Après de lourdes pertes et une fonte des effectifs, elle repart de l’avant, assure son PDG, Didier Trutt. Pour cela, au-delà de son activité traditionnelle d’impression de documents d’identité, elle mise sur les services numériques et le développement international.

Vos résultats 2014 vous permettront-ils de distribuer de l’argent à votre actionnaire, l’Etat, pour la deuxième fois ?

Didier Trutt : En effet, depuis 2013, l’Imprimerie nationale est devenue une entreprise rentable et ses bons résultats se confirment. Ainsi, avec un chiffre d’affaires de 202,4 millions d’euros, en hausse de 23 %, et un résultat net avant impôts de 12,9 % du chiffre d’affaires, nous confirmons notre stratégie de croissance et nous sommes fiers d’afficher désormais des chiffres comparables à ceux des entreprises du secteur qui ont réussi leur transformation.

L’Imprimerie nationale revient de loin ?

Didier Trutt : Jusqu’en 1993, elle avait un statut d’administration. Le 31 décembre de cette année-là, elle est devenue une société anonyme de droit privé, dont le capital est à 100 % détenu par l’Etat. Comme toute entreprise, elle devait donc à partir de ce moment-là équilibrer ses comptes. Mais ça a été une période de transition compliquée car au même moment, avec l’essor de la dématérialisation, l’Imprimerie nationale a dû affronter une baisse des volumes d’impression, une concurrence croissante et plus compétitive qu’elle… Il y a eu des restructurations, des fermetures de sites, les effectifs sont passés de 2 000 à 550 personnes environ. L’entreprise a beaucoup changé, elle est passée de la simple impression de documents papier vierges, que les préfectures remplissaient avec nom, prénom, date de naissance, etc., à la délivrance de titres d’identité sécurisés (passeports, titres de séjour, cartes d’identité). Mais cela ne suffisait pas ; à la fin de la décennie 2000, les pertes dépassaient encore 100 millions d’euros par an. Depuis mon arrivée en 2009, j’ai travaillé à aller plus loin dans notre transformation numérique : l’idée était de continuer à s’adresser aux clients qui nous font confiance depuis longtemps mais de leur proposer une palette de plus en plus large de services.

A quoi ressemble aujourd’hui votre activité ?

Didier Trutt : Nous conservons bien sûr la fabrication de titres sécurisés mais ceux-ci n’ont plus grand-chose à voir avec le papier d’antan : ils sont imprimés sur polycarbonate (permis de conduire) ou contiennent une puce avec des données personnelles, y compris biométriques (passeports). Nous allons un cran plus loin en gérant le cycle de vie de certains documents : par exemple, les cartes des professionnels de santé, qui leur permettent de se connecter avec l’Assurance-maladie et conditionnent ainsi le remboursement de milliards d’actes, ou celles des conducteurs de poids lourds ou de train qui font aussi office de chronotachygraphes. Non seulement nous les délivrons, mais nous gérons au fil du temps l’ajout ou la suppression des droits qui y sont attachés. Nous concevons aussi, par exemple pour le ministère de l’Intérieur, des cartes à puce avec et sans contact, qui servent à la fois à s’identifier pour entrer dans les bâtiments, à se connecter aux applications informatiques… et à payer la cantine. Grâce à son site ultra-sécurisé situé à Douai, l’Imprimerie nationale propose aussi de numériser, archiver et héberger des données (comme les demandes de bourses étudiantes adressées à tous les Crous) ou de gérer des flux d’impression.

Quel est le statut du personnel ? Comment s’est-il adapté à ces transformations ?

Didier Trutt : Nous ne recrutons plus d’agents publics depuis 1994. Avec les départs en retraite, nous ne comptons plus que 2  % de fonctionnaires et environ 28  % d’« ouvriers sous décret ». Ceux-ci – qui travaillent essentiellement à l’impression – ont suivi beaucoup de formations, bien conscients eux-mêmes qu’il était illusoire d’ignorer les évolutions techniques et de vouloir en rester à l’impression papier. Les salariés de droit privé comptent beaucoup de quadras et les profils que nous recrutons aujourd’hui comptent une forte proportion de techniciens, d’ingénieurs, experts du numérique et de la sécurité.

La question de votre privatisation s’est-elle un jour posée ?

Didier Trutt : Non. Notre caractère 100 % public nous autorise, notamment vis-à-vis du droit européen, à conserver notre monopole sur la fabrication des titres régaliens (passeports, cartes d’identité, titres de séjour, cartes grises, permis de conduire). Le contrôle que conserve l’Etat sur ces activités n’a jamais été remis en cause, quelle que soit la majorité, pour des raisons évidentes de sécurité et de protection des données. En revanche, elles ne représentent plus que la moitié de notre chiffre d’affaires, le reste relevant du domaine concurrentiel (le plus souvent via des appels d’offres puisque nos clients sont des entités publiques). Et 20 % de notre chiffre d’affaires se fait à l’international, dans des pays qui ne possèdent pas d’équivalent à l’Imprimerie nationale. Au Gabon, nous sommes chargés des passeports, des visas, des titres de séjour ; nous venons de décrocher les passeports diplomatiques du Bénin ; depuis l’an dernier, nous fournissons au Nigeria les composants électroniques pour une carte nationale qui sert à la fois à l’identité, à l’accès aux soins, au système bancaire, aux transports… Dans tous ces pays, l’argument « nous sommes l’opérateur de ce service en France » est très fort. 590 salariés (presque 710 avec la société SPS, spécialisée dans les cartes sans contact, que nous avons rachetée l’an dernier), réalisent 202 millions de chiffre d’affaires dont un cinquième à l’étranger : nous sommes finalement assez représentatifs des entreprises de taille intermédiaire hexagonales !

Une activité concurrentielle mais une « base arrière » monopolistique, cela n’irrite pas vos rivaux ?

Didier Trutt : La plupart de nos concurrents à l’international ont cette même caractéristique. Allemagne, Pologne, Espagne, Italie, Portugal, Etats-Unis… : nous avons un homologue dans deux pays sur trois à travers le monde, et ceux sont ces « imprimeries nationales » qui convoitent les mêmes marchés que nous. Celles qui ont un temps protesté contre le « verrouillage » du marché des titres régaliens sont plutôt de grandes entreprises mondiales high-tech mais, au final, la plupart ont préféré s’allier à nous et nous intégrons leurs technologies. Tout le monde y gagne, car la France possède des fleurons, en particulier dans les puces électroniques, et ensemble nous formons une équipe tricolore très performante ! J’ajoute que, si notre savoir-faire sur le régalien est un sérieux atout pour exporter, l’inverse est vrai aussi : nous battre sur des marchés concurrentiels nous oblige à être à la pointe technologiquement, à rester compétitifs sur nos coûts, pour le bénéfice du contribuable français.

L’Etat est réputé mauvais actionnaire. Comment a-t-il accompagné votre transformation ? Vous suit-il plus qu’une autre entreprise publique ?

Didier Trutt : Comme citoyen, j’apprécie que l’Etat conserve la maîtrise de la fabrication des documents régaliens. Et comme patron, je me réjouis qu’il accorde à l’Imprimerie nationale sa confiance et lui donne les moyens de se développer. Nous avons la même gouvernance que toute société anonyme (conseil d’administration, comité d’audit, de rémunération…). L’Etat y joue tout son rôle d’actionnaire. Notre conseil d’administration comporte un tiers de personnalités qualifiées, un tiers de représentants des salariés et un tiers de représentants de l’Etat : ministère des Affaires étrangères, de l’Economie… L’Agence des participations de l’Etat s’est donné de la souplesse et ses représentants n’y sont plus forcément des hauts fonctionnaires mais peuvent être des spécialistes de la haute technologie, de la banque, des marchés internationaux. Cette diversification des expériences nous apporte beaucoup. Pour le reste, il appartient aussi aux managers de faire en sorte que leurs actionnaires s’intéressent au sort des entreprises qu’ils possèdent : je m’attache à communiquer beaucoup d’informations aux administrateurs, sur nos résultats, notre stratégie, notre environnement…

Quels sont vos objectifs pour les prochaines années ?

Didier Trutt : Nous venons d’adopter un nouveau plan stratégique baptisé « Odyssée 2020 » pour poursuivre notre mutation, notre développement et nos gains de productivité. Nous visons une croissance de 8 % à 10 % par an, en maintenant notre profitabilité. Au bout du compte, en plus de nos bons résultats, nous pouvons espérer que nos besoins de recrutements repartiront à la hausse.
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